Les comptes de la Croix-Rouge sont dans le rouge

La branche française de la vénérable institution humanitaire perd cette année 20 millions d’euros. Explications d’un
malaise.

Et si Adriana Karembeu, le célèbre mannequin bénévole de la Croix-Rouge, devait cette fois prodiguer “les gestes qui sauvent”, à l’association elle-même? Pour ses 150 ans, la Croix-Rouge traverse une très mauvaise passe. En 2014, elle va accuser pour la troisième année consécutive un déficit d’exploitation de 20 millions d’euros. Et une perte sèche attendue de 4 à 6 millions…

À première vue, une paille pour une institution dont le chiffre d’affaires dépasse le milliard d’euros. Pourtant, la maladie est sérieuse. En quelques années, la confortable trésorerie a fondu, les emprunts se sont multipliés et les marges de manœuvre financière sont désormais limitées. “Il faut réagir, reconnaît le directeur général, Stéphane Mantion, car en 2015 on pourrait basculer…” Or l’entreprise Croix-Rouge française, c’est 23.000 salariés (18.000 équivalents temps plein) et 600 établissements répartis dans toute la France (hôpitaux, crèches, institutions pour jeunes handicapés, maisons de retraite, centres
d’hébergement…). Six des sept filières maison sont dans le rouge.

L’activité “aide à domicile” a enregistré un recul de 20% en
2014, celle des centres de santé de 25%… Stéphane Mantion a repris les rênes de la maison en 2013 à la demande du nouveau président, Jean-Jacques Eledjam. Il succède à Olivier Lebel, directeur par intérim, qui avait remplacé Olivier Brault, parti diriger en 2012… la fondation Bettencourt-Schueller.

On a l’impression d’être dans un bateau ivre, se plaint un cadre, avec tous ces changements de capitaine.
Annie Bourdil, la nouvelle directrice adjointe, fait depuis quelques mois le tour du propriétaire et travaille sur un premier plan de réorganisation des services de paie et des antennes régionales réduites de sept à deux. Une première information a été présentée en CCE en octobre dernier sur un projet de réorganisation…

Pour l’instant, nous n’avons rien de précis, s’agace la
responsable CGT Anne Taquet. Ce que nous savons, c’est que les salariés de Bordeaux ne partiront pas à Lyon et se
retrouveront au chômage.

Une deuxième réunion est prévue en décembre, mais c’est en février que la direction devrait exposer son plan de sauvetage. En interne, on redoute un véritable dégraissage de 400 à 500 suppressions de postes. “Je ne confirme pas ces chiffres car ils ne sont fondés sur rien“, proteste vigoureusement Stéphane Mantion.

Une ambiance morose

Au siège et dans les établissements, l’ambiance est toutefois de plus en plus morose. Le 7 novembre, les présidents régionaux ont remis une lettre de protestation au directeur. Les annonces de cession de premiers établissements en province ont mis le feu aux poudres. La Croix-Rouge a notamment annoncé son désengagement du Nid marin, un centre d’accueil de jeunes handicapés à Hendaye, en Aquitaine, en grande difficulté financière. Au Pays basque, les parents et les élus montent au front contre un projet de fermeture.

Nous avons trois repreneurs, explique le directeur général. Nous avons d’ores et déjà promis que nous resterions jusqu’à ce qu’une solution soit trouvée. La Croix-Rouge n’a pas les moyens de redresser la barre. Il faut adosser ce centre à d’autres et faire des économies d’échelle.
À Villeurbanne, près de Lyon, l’association veut céder son activité assistance à domicile à un opérateur privé.

“La Croix-Rouge a une mission sociale, s’insurge la CFDT, nous entrons dans une logique de productivité inacceptable.” Pour Stéphane Mantion, l’accusation est injuste. “Nous maintenons des petites maisons de retraite de 80 résidents en Bourgogne dans des zones rurales qui ne sont pas rentables car nous considérons que c’est notre mission, se défend-il, mais il faut faire des choix. Nous
sommes trop généralistes.”

Des coûts de production coûteux

Pour la direction, c’est la cure d’austérité des pouvoirs publics qui est à l’origine de la crise. Les prix de journée sont de plus en plus contraints, les forfaits réduits. Or la Croix-Rouge offre à ses salariés des conditions de travail plutôt au-dessus de la moyenne et donc des coûts de production plus coûteux. “Nous résistons mieux que d’autres grâce au dynamisme de notre réseau de bénévoles, explique Stéphane Mantion, et à la générosité du public (30 millions d’euros de dons).” Mais là encore, l’avenir est incertain. Les legs, de plus en plus disputés par les associations, sont en recul, tout comme le mécénat.

Par ailleurs, nous ne bénéficions pas comme le secteur privé du crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi, nous avons dû encaisser la hausse de la TVA de 0,4%, et la taxe transport nous asphyxie, tempête Stéphane Mantion. C’est à se demander si l’État veut sacrifier son secteur privé non lucratif!
Pour les syndicats, le contexte de crise n’exonère pas l’entreprise d’erreurs de management importantes. “La politique de croissance externe qui consistait à racheter des établissements en province a été conduite de façon très aléatoire, critique Éric Laurent de la CFE-CGC, sans grand contrôle sur place. On a laissé filer les coûts sans discernement. Et aujourd’hui, le réveil est brutal.

En province, on peste contre les frais de siège.

On reverse des royalties de près de 14% pour des services généraux, s’agace le patron d’une délégation régionale, pour financer des frais de communication et des coûts de structure très importants. Était-il raisonnable d’organiser un dîner de gala de 270 convives au Grand Palais pour un coût supérieur à 250.000 euros en septembre dernier pour les 150 ans de la Croix-Rouge?

Que dire de l’emprunt toxique contracté dans le Var par la
délégation Paca…

La Croix-Rouge n’est tout de même pas là pour jouer sur les marchés financiers”, s’indigne un salarié.
L’emprunt structuré de 3,5 millions d’euros pourrait coûter 1,5 million à l’association…

 

Source :

Marie-Christine Tabet
Le Journal du Dimanche

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