Mesures « Ségur » : l’État discrime ouvertement certains médecins du secteur public !*

Le « Ségur de la Santé » a accouché de revalorisations salariales très significatives pour une majorité de soignants du secteur public. Il faut bien sûr le souligner et s’en réjouir. Mais les médecins du secteur privé à but non lucratif (secteur dit ESPIC, auquel appartiennent nos Centres de Lutte Contre le Cancer) en sont explicitement écartés, malgré les demandes insistantes de leurs fédérations patronales.

Nous avions écrit au Ministre de la Santé en juillet pour attirer son attention sur ce que nous espérions n’être qu’un oubli ou un effet de bord. Nous n’avons pas même eu d’accusé de réception ! Tout porte donc à croire qu’il n’y a pas d’oubli mais plutôt un choix délibéré d’ignorer la situation salariale des médecins des CLCC, peut-être jugée trop favorable par le Ministère pour mériter son attention. Ce serait d’autant plus choquant qu’une telle perception est infondée et témoigne d’une analyse très superficielle et datée de la situation.

Avant 1999, les praticiens des CLCC bénéficiaient effectivement d’une grille salariale indexée sur les grilles hospitalières et bonifiée, dite « PH+30% ». À niveau de qualification largement équivalent aux médecins des CH et CHU, elle venait récompenser leur engagement de service public exclusif, là où l’hôpital public a préféré autoriser ses praticiens à conduire une activité privée au sein même des murs de l’hôpital public ! Mais en 1999, une nouvelle convention a fait disparaître l’indexation sur les grilles hospitalières et révisé à la baisse la grille des CLCC. L’écart entre les deux secteurs s’est progressivement réduit. Si la comparaison des salaires bruts reste (un peu) flatteuse au profit des CLCC, en revanche, dès que l’on regarde les salaires nets, le différentiel de charges entre secteurs privé et public vient largement neutraliser l’écart de salaires. Bon an mal an, les médecins des CLCC se sont accommodés de cette situation, privilégiant la qualité de leur exercice et le dynamisme de leurs établissements.

Toutefois, lorsque le Ministère décide ouvertement de ne revaloriser que les médecins fonctionnaires à hauteur de 310€/mois (sans compter une révision annoncée de leurs grilles en 2021), et d’ignorer délibérément la situation des médecins privés non lucratifs, il met en place une distorsion salariale flagrante, il crée les conditions d’une déstabilisation d’un pan entier d’établissements de service public, et parmi eux des fleurons de la recherche et des soins. Il programme en effet l’assèchement des talents médicaux et du renouvellement des effectifs de praticiens pour nos établissements.


Les Centres de Luttes contre le Cancer (CLCC), ce sont 20 sites hospitaliers à but non lucratif et plus de 20 000 salariés. Le statut privé leur permet un fonctionnement très dynamique et une gestion réactive, loin de l’inertie inhérente aux gros établissements et à la comptabilité publique. Nos médecins exercent exclusivement au tarif conventionné de la Sécurité Sociale, sans aucun dépassement d’honoraire ni possibilité d’activité libérale. En cela, ils sont « plus publics » que les hôpitaux publics, qui offrent eux la possibilité (encadrée) d’activité libérale et de dépassement d’honoraire à leurs praticiens.


Nous, syndicat des Praticiens et Physiciens de CLCC, souhaitons attirer l’attention de la population sur cette différence de traitement infondée de nos soignants, sur la menace qu’elle fait peser sur les Centres de Lutte Contre le Cancer. La pandémie actuelle a induit des retards de prise en charge du cancer dont les effets se feront longtemps sentir, c’est donc plutôt le moment de soutenir les hôpitaux de service public, tous et pas seulement une partie, plutôt que d’en profiter pour mettre en place une stratégie qui mènera à leur disparition. Comment ne pas relever l’incohérence d’un gouvernement qui d’un côté fait des annonces de stratégie décennale contre le cancer, et d’un autre laisse de côté les établissements qui sont les plus emblématiques de la lutte contre le cancer ?


Dr Frédéric TROALEN, négociateur national Unicancer
Dr Ahmed BENYOUCEF, négociateur national Unicancer
Dr Thomas MOGNETTI, négociateur national Unicancer


* et il discrime plus discrètement d’autres soignants du secteur public. En effet, alors que les paramédicaux de la fonction publique voient leur revalorisation inscrite « en dur » dans leurs grilles salariales, le secteur ESPIC va bénéficier de « dotations » pour financer des primes « Ségur », dont la pérennité n’est nullement garantie. À surveiller de près…

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