Pour un cadre d’intervention Ré-humanisé.

Le COVID 19 a mis sous les feux de la rampe le manque criant de moyens du secteur sanitaire et médicosocial qui a pour conséquence une accumulation de dysfonctionnements et de drames humains que le grand public ne peut plus ignorer aujourd’hui. 

Depuis plusieurs années déjà, les établissements sont dans une gestion du moins-disant imposée par l’état au nom de dogmes libéraux, qui vole aujourd’hui en éclat. Le prendre soin non monnayable a cédé le pas au fil des années au prisme de la technicité. 

Ces politiques mettent sous tension les établissements et les personnels qui les composent. Les professionnels n’ont comme seule perspective d’épanouissement que l’épuisement et la perte de sens à une vocation, un engagement qui est devenu leur métier. 

L’omnipotence de notre administration de tutelle démontre chaque jour ses errements et son incapacité à faire preuve d’opérationnalité ou d’humanité. Loin des préoccupations éthiques et morales des personnels des établissements, elle fait ce qu’elle sait faire de mieux sur cette période, contrôler, entraver, produire des recommandations parapluie. 

L’exemple des masques est emblématique de son fonctionnement .Dans certains établissements aujourd’hui encore, des professionnels interviennent auprès d’usagers sans masque. Dans le même temps, elle communique sur le fait que tous les établissements en sont équipés et diffuse des préconisations indiquant son port obligatoire. Ces recommandations non applicables dans les établissements créent des tensions légitimes entre des salariés qui souhaitent leurs applications immédiates et des cadres qui sont mis devant des impossibilités d’agir dans ce sens. Les responsables hiérarchiques sont confrontés à arbitrer entre les manques de moyens, les peurs légitimes, les obligations légales de sécurité, les responsabilités juridiques et les actes d’humanité rendus parfois impossibles par des protocoles trop étriqués et qui ne prennent pas en compte ces manques. 

Comme nous le vivons chaque jour dans nos établissements, ainsi que nous pouvons l’observer dans les médias, notre administration est inopérante, paralysée par ses piles de lois, de protocoles, de recommandations et d’obligations qu’elle aime tant faire à toute occasion. Comment accepter cette autocratie qui oblige ces personnels épuisés par des journées de travail harassantes à aller chercher par eux-mêmes les moyens de leur protection sur leur temps de repos. Comment ne pas se révolter, avoir des remontées gastriques quand on voit dans le même temps des maires de grandes villes, torse gonflé, se faire filmer à côté de stocks de masques ou que des grandes entreprises en trouvent aisément pour fabriquer des pneus? 

Comment qualifier la sortie de M.LANNELONG Christophe DG de l’ARS Grand EST qui déclare en pleine crise du COVID « qu’il n’y a pas de raison d’interrompre les suppressions de postes et de lits au CHRU de NANCY ». Ce plan devait se traduire par la suppression de 174 lits et 598 postes alors que 1 574 personnes y sont mortes et 4 801 y sont hospitalisées, à la date du 6 avril. Le terme de monstruosité anachronique me semble adapté. 

Enfin, que penser de cette administration qui se structure autour d’agences qui aiment s’affubler de terme pompeux comme performance et modernisation à l’exemple de l’Agence Nationale d’Appui à la Performance ou du Comité interministériel de la performance et de la modernisation de l’offre de soins. Que de grands mots, grands titres ronflants et ampoulés pour ces HAUTS fonctionnaires qui obtiennent de si piètres résultats. 

Ces agences, nous imposent depuis trop d’années comme vérité mathématique et scientifique des statistiques et des données obscures. Elles soumettent les établissements à des techniques de management agressives appliquées dans le secteur marchand comme le Benchmarking. On compare des processus, des activités et surtout des structures de coûts non comparables entre eux. Néanmoins les données générées justifient toutes les coupes budgétaires et les restructurations. Les personnels considérés comme des variables d’ajustements n’auront qu’à s’adapter. Depuis des années les personnels d’en bas, ceux du terrain, mesurent l’étendue du décalage entre cette vision statistique et les besoins réels à couvrir. Ils l’ont verbalisé dans un premier temps en suivant les règles imposées par la technostructure. Elle les a ignorés. Las de parler dans le vide et constatant que la situation se dégradait, ils l’ont alors crié, hurlé, on les a méprisés. Interrogés dans leur éthique au quotidien, ils ont manifesté, pendant des mois entre fin 2019 et début 2020, en vain. Pour certains d’entre eux, épuisés et fragilisés par la situation, ils ont fait le choix de se suicider et là encore, l’Ogre a regardé ailleurs. 

Puis le COVID est arrivé avec son lot de catastrophes annoncées .Comme par magie, l’administration, « la tête », a redécouvert qu’elle avait un corps. Un corps nécessaire à sa survie et à la lutte contre la pandémie. La tête s’interroge alors ! Comment faire avec ces lambeaux que j’ai moi-même générés ? Pendant qu’elle s’interroge et médite, elle s’aperçoit que ce corps bouge et agit malgré tout avec énergie, dextérité et compétences. Fâchée ou tout simplement surprise, la « tête » décide de faire ce qu’elle sait faire de mieux, du reporting .Comme toujours et ce, malgré la crise et l’urgence du moment , le corps s’exécute bien que cette sommation soit inopinée dans l’urgence du moment. Les résultats ne tardent pas à arriver et sont sans appel. Le corps a développé un deuxième cerveau situé dans son ventre. Il est relié directement au coeur et aux tripes de cette carcasse qui ne veut pas abandonner la lutte et ses concitoyens malgré les coups reçus. Ce cerveau s’est développé pour compenser et atténuer les effets de la dyspraxie de « la tête »qui s’était accentuée d’année en année. Dépassée, débordée et pour se protéger de ce corps revendicatif qui demande des comptes, la tête décide de reprendre les activités qu’elle sait le mieux faire. Procédures, protocoles, recommandations et reporting avec leurs formats, couleurs, polices, mise en page et impératifs pleuvent de nouveau sur le corps épuisé, en suractivité en raison de l’indigence de la « tête ». 

Le président de la république, lors de sa dernière allocution, a décidé de changer de lunettes et de s’équiper d’une audioprothèse. Ainsi équipé, il a découvert l’importance, l’intérêt d’écouter ce corps dévoué et désintéressé. Il a annoncé pour calmer et soutenir le corps, qu’il y aurait un avant et un après COVID. Dès lors, se pose la question de comment nous citoyens, syndicalistes nous nous saisissons dès à présent de ces futurs moments de réflexions pour ne plus jamais vivre ça et contribuer aux changements? 

Pour mon cas, je pense que les présidents de syndicats associés à notre fédération ont un rôle primordial et historique à jouer pour mettre les troupes en ordre de bataille. Nos syndicats sont structurés par secteurs d’activités, professions et catégories. De ce fait, ils doivent être en mesure de produire des réflexions et faire des propositions concrètes d’évolutions de nos métiers et des organisations associées. Remontées aux niveaux de la fédération, cette dernière pourrait porter ces propositions dans les différentes instances où elle siège, ou interpeller par d’autres moyens les différents acteurs concernés. Dans le cas contraire, on risque de se faire voler l’après COVID par cette bureaucratie omnipotente et rester sur le quai alors que le train passe. 

Concrètement, pour ma part ce que je propose à titre personnel. 

Tout d’abord, établir les constats, d’où nous partons. On pourrait imaginer que chaque syndicat, à partir d’un questionnaire à ses adhérents, pourrait faire remonter des données du terrain par métiers, types de structures. Dans un deuxième temps, activer une veille juridique pour coller aux impératifs et orientations du secteur à court, moyen et long terme. Identifier les axes de développement des métiers à court et moyen terme au regard des avancées de la science et des technologies. Formuler des propositions micro et macro. Chaque professionnel connait les données qui relèvent du quotidien professionnel. 

Pour les propositions plus micro, je propose : 
  • Que l’on milite pour que les salariés acquièrent un vrai pouvoir de décision et de contribution dans les conseils d’administration de chaque entité. L’objectif est de ramener une part d’opérationnalité dans les décisions et orientations prises par chaque structure. 
  • Que l’on milite pour promouvoir un corpus idéologique de gestion des ressources humaines auprès de nos administrations, nos organes dirigeants et syndicats d’employeurs .Il serait considéré comme bonne pratique, le principe de subsidiarité et d’empowerment . L’objectif poursuivi à long terme est une bascule vers des organisations type apprenantes plus en phase avec la complexité de nos métiers, de notre environnement et exigences sociales. Ainsi l’homme serait vu comme une ressource, une opportunité et non comme un coût, une variable d’ajustement comme le veut la logique bureaucratique actuelle. On passerait ainsi d’une logique de gestion du personnel à une logique de gestion des ressources humaines. 
Pour les propositions plus macro, je propose : 
  • De militer pour faire entrer la santé comme bien commun dans notre constitution au même titre que le principe de précaution. 
  • De militer pour rendre obligatoire et renforcer le pouvoir de décision et de contribution des syndicats dans les lieux de réflexion et décision de l’administration. Serait présent, l’ensemble des syndicats représentatifs en France en dehors de toutes considérations de représentativité obtenue lors des élections professionnelles. Ce statut d’exception pourrait être négociable si la santé est reconnue comme un bien commun constitutionnel et /ou si il est nécessaire de trouver un consensus dans cette période qui va durer. L’objectif est de promouvoir l’intérêt commun avant l’intérêt partisan et faire front commun lors de négociations avec l’état. Ce principe serait associé à l’obligation de formation des représentants syndicaux dans les conseils d’administrations et autres instances décisionnelles. 
  • Fédérer et réunir nos forces au sein de la CFE-CGC au-delà de la fédération pour mutualiser des moyens et dégager de nouvelles ressources (financières, humaines, techniques, rapports, ect) pour construire et produire des réponses nouvelles et innovantes. Contribution logique car la santé touche l’ensemble des secteurs d’activité qui en sont plus ou moins dépendants. 
  • Militer pour faire augmenter les contributions obligatoires pour les budgets de formations des salariés. 
  • Militer pour faire réduire à l’essentiel les demandes de reporting de nos administrations. A eux de se rapprocher entre elles pour avoir les données. 
  • Militer pour faire réduire le nombre d’agences d’état. 
  • Militer pour faire stabiliser les champs professionnels en refrénant l’enthousiasme législatif de nos élus et administrations. 
  • Actualiser les conventions collectives en y intégrant une reconnaissance des notions de compétences individuelles et collectives qui complèterait la notion de qualification .Revaloriser les débuts de carrière. Serait présent pour ces négociations, l’ensemble des syndicats représentatifs en France en dehors de toutes considérations de représentativité obtenue lors des élections professionnelles. Ce statut d’exception pourrait être négociable si la santé est reconnue comme un bien commun constitutionnel et /ou si il est nécessaire de trouver un consensus dans cette période qui va durer. 
  • Militer pour revoir les modes de financement des structures. 
  • Militer pour redéfinir la notion d’inclusion au-delà des idéologies partisanes des biens portants et sachants en y intégrant une logique de territoire, de contexte d’intervention et d’expression de la compétence et de la citoyenneté.

Ce travail éviterait que l’on reste sans réaction à des propos comme ceux proférés par la rapporteuse spéciale de l’Onu sur les droits des personnes handicapées qui recommande au gouvernement de « fermer progressivement tous les établissements » les accueillant. 

En tant que citoyen, délégué syndical, membre du conseil syndical du SNC3S et vice-président de la fédération santé social, j’ai parfaitement conscience que les propositions faites ci-dessus sont imparfaites, voire impossibles ou ne relèvent pas forcément du champ syndical mais elles ont le mérite d’être posées pour faire débat, orienter nos actions vers des buts, des doctrines renouvelées à long terme. Si chacun, prend le risque de faire des propositions nous pourrons nous enrichir mutuellement et nous adapter à ce contexte exceptionnel qui va bien au-delà du COVID. 

La santé mais également l’environnement sont des biens communs et sont indissociables l’un de l’autre. Nous avons tous un avis sur ces sujets. Ne vous laissez pas déposséder de vos droits en restant de simples spectateurs. Chacun à son niveau en faisant sa part, même infime, peut être un acteur des changements à venir. On ne peut pas rester d’éternels spectateurs et commentateurs en espérant que l’autre fera pour moi. Militer, contribuer pour ne plus jamais revoir ça. 

 

Franck ANTIER

Vice-président CFE-CGC Santé-Social 

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